Histoire

130 ans de jardins ! La FNJFC face aux crises, mutations et renaissances

Publié le
22/7/2026

I - Création et essor des jardins ouvriers (1896-1946)

L’histoire des jardins familiaux commence naturellement en ville. A la fin du XIXème siècle, l’industrialisation s’accélère et de nombreux paysans quittent les campagnes pour grossir les rangs de la main-d’œuvre ouvrière. Une fois en ville, ils rencontrent des conditions très difficiles : travaillant souvent jusqu’à 12 heures par jour, sans aucune protection sociale, mal-logés... Face à cela, l'Église développe une doctrine sociale et incite le clergé à œuvrer dans le sens de la charité et la dignité de la personne humaine : cela passe notamment par l’amélioration du sort des familles d’ouvriers.

L'abbé Lemire

En France, c’est l’abbé Lemire qui incarne la figure de proue du mouvement. Député du Nord, inspiré notamment par l’exemple de Félicie Hervieu qui crée les premiers jardins ouvriers à Sedan, il fonde la Ligue du Coin de Terre et du Foyer en 1896. Conservateur sur le plan moral (les jardiniers sont choisis parmi les « bons pères de famille » pratiquants) mais progressiste sur le plan social, le jardin ouvrier fait mouche : il apparaît comme un remède parfait pour tenir les ouvriers éloignés des cabarets et des syndicats, tout en améliorant leurs conditions de vie. Les jardins se développent donc dans toute la France, parrainés par des notables, des chefs d’entreprise ou des hommes d’église qui rejoignent le mouvement.

La Première Guerre Mondiale va accélérer la tendance. En 1914, de nombreux réfugiés fuyant l’avancée allemande se retrouvent sans ressources, tandis que le pays connaît de gros problèmes d’approvisionnement. Les jardins fleurissent aux quatre coins des banlieues, à tel point qu’en 1916, la Ligue est chargée d’approvisionner les jardiniers en semences et en outils par le gouvernement, qui voit dans les jardins un moyen peu coûteux de nourrir la population. On va jusqu’à lui donner la gestion des douves des fortifications pour leur mise en culture. Après la guerre, les jardins sont plus nombreux, mais aussi différents : les femmes ont pris une place plus importante, car ce sont elles qui ont assuré la subsistance des familles pendant que les hommes étaient mobilisés. La loi sur la journée de 8 heures, en 1919, permet aussi aux ouvriers de dégager plus de temps pour les potagers.

1914 : Zouaves aux à Fort de l'Est

Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, les notables qui parrainent les jardins vont donc s’effacer au profit des jardiniers et des bénévoles locaux. Ces derniers sont plus débrouillards, mais aussi rendus plus indépendants par la Ligue : cette dernière crée la Société Centrale du Coin de Terre en 1933, pour acquérir des terrains, et lance le magazine le « Jardin Ouvrier de France » pour les jardiniers en 1934. Le nombre de jardins va continuer d’augmenter considérablement jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale : la France est occupée et la population a de nouveau massivement recours aux potagers de la Ligue. 

Les Jardins sous l’Occupation

En 1940, le régime de Vichy, réactionnaire et collaborationniste, met en œuvre son programme : la Révolution Nationale. Les jardins ouvriers sont alors instrumentalisés par l’idéologie vichyste qui défend un « retour à la Terre »… Mais dans le même temps, la Ligue refuse tout compromis avec l’occupant : refusant d’intégrer la propagande allemande, le « Jardin Ouvrier de France » sera censuré jusqu’en 1945. Francisque Gay, le rédacteur en chef, profite de sa position pour placer des résistants dans le réseau de bénévoles des comités locaux : on raconte que des réfugiés et des armes furent cachés dans les cabanons de jardins…

II - Les jardins face aux Trente Glorieuses (1946-1976)

Les jardins ouvriers deviennent jardins familiaux

En 1946, la Ligue est à son apogée : elle compte 250 000 jardins, et même des dizaines de conserveries qui ont servi à stocker les produits du jardin dans toute la France ! Mais les temps changent au début des Trente Glorieuses. Le jardin ouvrier est associé aux privations sous l’occupation : si la loi de 1952 les renomme jardins familiaux, beaucoup d’ouvriers se détournent du travail lent et pénible de la terre qui rappelle de mauvais souvenirs.

Et le besoin n’est plus aussi fort : l’arrivée de la société de consommation, permise par des progrès techniques dans les campagnes, rend les produits de l’agriculture plus abondants et moins chers. De plus, la prospérité économique se traduit par une augmentation de la population, ce qui amène d’autres besoins sociaux : la construction de logements de masse et d’infrastructures, qui prennent le pas sur les potagers : les terrains sont abandonnés et vendus, voire expropriés par les collectivités. Avec le temps, on en vient à se demander si le jardin a encore un avenir…

La Socialisation de la Nature

Inscrite au départ dans le catholicisme social, la Ligue se donne pour mission « d’établir la famille sur sa base naturelle : la terre et le foyer ». Inquiète des influences néfastes de la ville, elle souhaite reproduire un idéal rural… en ville. Elle porte ce projet à travers les jardins mais aussi les Habitations Bon Marché (ancêtres des HLM) pour que chacun puisse devenir propriétaire. La mentalité de ce projet est très patriarcale : les familles de demandeurs sont jugées par des Comités de Morale constitués de prêtres et notables, mais cela n’empêche pas une volonté sincère d’amélioration sociale. C’est pourquoi le projet s’essouffle après la guerre : on vit mieux, l’accès à l’alimentation et au logement sont largement facilités, à tel point que les HLM chassent désormais les jardiniers ! La Ligue va retrouver un second souffle face à la crise écologique. Ce tournant sera notamment marqué par l’œuvre de Philippe de Saint-Marc : la Socialisation de la Nature, qui introduit la notion de partage de la nature par tous. Les jardins familiaux trouvent une nouvelle utilité sociale en proposant, toujours pour un prix abordable, un potager pour se nourrir mais aussi pour échapper quelques heures au rythme et aux pollutions de la ville.

III - De nouveaux défis, une nouvelle impulsion (1976-2026) 

Vue aérienne des jardins La Prayelle de Sedan

Le tournant des années 1970 amène son lot de crises : désindustrialisation, retour du chômage de masse, mais aussi crise environnementale. Ces nouvelles problématiques réintroduisent la nécessité d’un jardin dans les populations les plus marginalisées. Flaminia Paddeu, enseignante-chercheuse experte dans l’agriculture urbaine, parle d’un profil de jardinier « Paysan-Ouvrier » : « Sociologiquement, beaucoup de jardiniers sont originaires du monde rural et ont appris le potager dans leur jeunesse, avant de travailler à l’usine ou dans la logistique. Ce qui fait qu’on se retrouve autour de la « valeur travail », qui peut être à la fois le travail de la terre, tout comme le fait d'avoir travaillé dur dans un milieu ouvrier. C'est aussi l'espace d'agriculture urbaine qui est le plus multiculturel : on va retrouver des immigrés issus du Sud de l'Europe, du Maghreb ou de l'Asie du Sud-Est ».

Néanmoins, si ce profil reste dominant encore aujourd’hui, la sociologie des jardins évolue petit à petit : la dynamique des jardins est aussi soutenue par une demande qui vient aussi de milieux sociaux plus favorisés, motivés par de meilleurs produits et la perspective d’espace verts. Cette nécessité est perçue par les politiques : la Loi Royer, votée en 1976 avec le soutien actif de la Ligue, donne un cadre légal qui va protéger les jardins familiaux.

Des dizaines d’associations voient ainsi le jour à partir des années 1970, et les types de jardins se diversifient : c’est pourquoi la Ligue devient la Fédération Nationale des Jardins Familiaux et Collectifs en 2006. Cette dernière période n’est pas un long fleuve tranquille : des jardins sont toujours menacés par la pression foncière mais aussi par la pollution des sols. D’autres enjeux, liés au réchauffement climatique, comme l’accès à l’eau et à de la fraîcheur en ville, deviennent de plus en plus importants à l’aube du XXIème siècle.

Pour faire face à ces enjeux et continuer à développer les jardins, la Fédération a multiplié ses partenaires. D’abord et toujours avec des institutions : de l’état aux collectivités locales (communes et départements) ou encore les Agences Régionales de Santé (ARS) pour la prévention des risques de santé aux jardins. Avec les associations également, notamment Jardinot et la SNHF avec lesquels la FNJFC fonde le Conseil National des Jardins Familiaux en 2007. Et enfin avec des entreprises comme Truffault ou la Ferme de Sainte-Marthe pour le jardinage, GRK et Belli pour la provision en eau…

En interne, pour continuer à mieux représenter les jardiniers et leur diversité, la Fédération a entrepris un travail de démocratisation, qui passe par l’élection des Référentes de site et une meilleure représentativité à l’Assemblée Générale. Depuis la pandémie de Covid-19, qui a frappé les jardins de plein fouet, la FNJFC a pu renouer avec ses jardiniers et ses bénévoles qui continuent d’en faire une structure active et dynamique à travers la France. Et si une chose n’a pas changé à travers ces 130 ans d’histoire, c’est que dans les moments de crise ou d’incertitudes, le jardin familial reste comme une ancre dans la tempête…  La Fédération a donc encore de nombreuses missions à poursuivre !

Les jardins familiaux : une histoire mondiale

Après la création de la Ligue, l’abbé Lemire s’investira à l’échelle européenne avec les Fédérations Nationales allemande, belge, luxembourgeoise, néerlandaise, britannique, scandinave… pour créer l’Office International, dans un contexte encore marqué par une forte rivalité nationaliste. Suivant la construction européenne, l’Office se dotera de sa propre revue, et apparaît progressivement comme un interlocuteur international auprès de l’UE et du Conseil de l’Europe. Mais le jardin ouvrier s’est aussi exporté sous d’autres latitudes, comme au Japon, à Cuba ou en Russie, où les jardins ont rempli leur fonction nourricière en temps de crise.

Rédacteur : Youen Le Bris, Chargé de la vie des jardins à la FNJFC

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